Gérôme, l’art moderne et moi

J’aime beaucoup les œuvres, peintes et sculptées, de Jean-Léon Gérôme et  j’attendais cette rétrospective probablement avec plus d’impatience  que celle sur Monet. Je peux trouver plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, peu de ses œuvres sont conservées en France. Outre-Atlantique en revanche, les collectionneurs ont été plus friands de cet art, et les nombreux prêts de la part des musées américains constituent déjà une bonne raison de se déplacer au musée d’Orsay pour cette exposition, que l’on pourrait qualifier à double titre d’historique.

Jean-Léon Gérôme, Pollice Verso, 1872, huile sur toile © Phoenix Art Museum

Historique car Gérôme puise inlassablement dans l’histoire. Il la recompose, de façon à créer des images fortes et parlantes pour tous, souvent jusqu’à l’excès. Mais l’excès est-il un vrai problème ? Ces images prêtent souvent au sourire, voire à l’éclat de rire, mais pourquoi faudrait-il s’en priver ? Il n’y a rien de pire, à mon sens, qu’une œuvre qui ne suscite rien, qui laisse indifférent. Gérôme peint certes des clichés, mais il les peint bien, et il sait capter l’attention. C’est un art séduisant et accrocheur, et qui ne s’en cache pas, bien au contraire ; les commissaires et le musée d’Orsay l’ont bien compris en intitulant l’exposition « L’Histoire en spectacle » et en jouant la carte du spectaculaire avec la vidéo « bande-annonce » de l’exposition (voir plus bas). L’absence de véracité dans ses toiles ne me gène pas le moins du monde : c’est un beau voyage, imaginaire certes – mais n’a-t-on plus le droit de rêver ? –  que nous propose le peintre. En outre, n’oublions pas que ces clichés sont ceux d’une époque. Gérôme s’inscrit pleinement dans son temps, et l’exposition « L’Orientalisme en Europe » à Bruxelles, qui présente plusieurs Gérôme, peut constituer un bon complément sur l’un des aspects de la rétrospective parisienne en situant le peintre dans un courant plus général.

Jean-Léon Gérôme, Sortie du bal masqué, vers 1857-1859, huile sur toile ©The Walters Art Museum, Baltimore

Historique aussi car il s’agit de la première grande rétrospective consacrée à Gérôme en France et en Europe depuis son décès en 1904. Malheureusement pour les amateurs des peintres « pompiers », la tendance est toujours aujourd’hui de mettre sur un piédestal les peintres rejetés de leur vivant au détriment de ceux qui, comme Gérôme, étaient salués par le public de leur temps. Apparemment, il est encore difficile d’être capable d’apprécier les deux. N’ayons pas peur d’aimer Courbet, Manet, Cézanne mais aussi Cabanel, Bouguereau et Gérôme ! Je ne souhaite pas choisir mon camp. Le problème est, à mon sens, que les œuvres de la seconde moitie du XIXe siècle sont encore trop souvent considérées au regard de l’évolution de l’histoire de l’art au XXe siècle. En effet, sous cet angle, difficile de nier l’impact d’un Monet ou d’un Cézanne. L’inconvénient d’une période perçue comme une transition (vers l’ère industrielle, vers l’installation de la République, mais aussi vers les grandes avants-garde artistiques), c’est que l’on oublie parfois de considérer cette période pour elle-même (le billet de Lunettes Rouges me semble assez évocateur). Gérôme a joué un rôle important dans la société artistique, voire industrielle de son temps (voir l’article de Philippe Dagen pour le Monde) ; c’est une grande personnalité du XIXe siècle et cela devrait suffire à justifier une exposition d’ampleur. La carrière de Gérôme s’étend d’ailleurs sur une grande partie de la période couverte par le musée d’Orsay (1848-1914). Cette tendance à vouloir absolument raccrocher les artistes de la seconde moitié du XIXe siècle que l’on expose à un « art moderne » m’ennuie.  Que l’on aime ses œuvres ou pas, cette exposition a sa raison d’être (Didier Rykner l’explique très bien dans un excellent article sur la Tribune de l’Art). Et sa « confrontation » avec l’exposition Monet a au moins le mérite de soulever des questions intéressantes sur l’histoire du goût.

Pour en savoir plus :

Colloque « Regarder Gérôme » les 9 et 10 décembre
Exponaute
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2 commentaires pour Gérôme, l’art moderne et moi

  1. Joh dit :

    Super article! Merci de m’avoir fait découvrir la bande annonce de l’expo, elle est absolument géniale! On s’attendrait presque à voir les tableaux s’animer! J’adore l’enchainement accéléré sur les détails des tableaux!

    Quant à ton article, je suis parfaitement d’accord. Je n’ai vraiment pas aimé l’article de lunettes rouges, que je trouve un peu « réac »… l’art moderne c’est génial et l’art pompier, de la merde. Si l’on veut aujourd’hui avoir une idée plus proche de la réalité de l’art du XIXe, il faudra bien accepter de remettre chaque chose à sa place. Nier l’imporance des pompiers est une abération. On a droit de ne pas aimer, mais interdire aux pompiers le droit d’expo, c’est refuser de jeter un vrai regard complet sur l’histoire de l’art du XIXème siècle… (ah, si les cours de Mme Simier pouvaient être plus largement diffusés!=).

  2. Pazuzu dit :

    Je viens de lire l’article de « Lunettes rouges », je le trouve plutôt méprisant et convenu. Il est en effet de bon ton de dénigrer les « pompiers »; l’exposition Gérôme a le mérite de remettre en question notre point de vue sur l’histoire de l’art: pourquoi mettre en avant les impressionnistes et rejeter le reste? ou mettre en valeur ceux qui sont « précurseurs » (en oubliant que ces artistes n’avaient eux-mêmes pas la moindre idée de ce qui allait suivre et ne pouvaient donc rien prévoir…) en dénigrant ceux qui semblent plus « traditionnels »? C’est assez simpliste. Malheureusement il est visiblement difficile de « réveiller » un peu les gens sur ces questions, les commentaires dudit article sont d’ailleurs assez évocateurs (ne parlons pas des allusions à la politique actuelle).
    En bref, je maintiens que cette exposition ne m’a pas touchée (hormis quelques éléments: les sculptures de chevaux, l’Enfant au masque et, justement, cette Vérité sortant du puits qui m’a fait un peu l’effet de la Sadako de The Ring, petit frisson en fin de visite!), mais c’est toujours intéressant de la visiter et de réfléchir dessus.

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