Gérôme et la sculpture

Il y a de multiples raisons de se déplacer pour aller voir Gérôme au musée d’Orsay. L’une d’elles est la superbe section consacrée à la sculpture, part de la production de l’artiste parfois négligée. Gérôme ne se mit que tardivement, à l’âge de 54 ans, à la sculpture,  mais ses œuvres n’en sont pas moins intéressantes. D’autant qu’elles s’inscrivent dans une polémique sur la sculpture peinte au XIXe siècle dont on a trouvé des échos encore très récemment, notamment dans le refus du classement du plâtre original de Corinthe comme trésor national en 2008.

Ce débat sur la polychromie de la sculpture a été initié dès la fin du XVIIIe siècle. Les découvertes des sites de Pompéi et d’Herculanum puis la vogue de l’archéologie qui suivit avaient mis en évidence l’existence de la polychromie non seulement médiévale, orientale ou égyptienne, mais d’une façon plus polémique, la polychromie en Grèce antique. Tous les préceptes d’un art de la sculpture classique fondée sur blancheur marmoréenne s’en étaient trouvés ébranlés et un vif débat qui devait perdurer pendant tout le XIXe siècle s’en suivit.

L’an dernier, j’ai été amenée à travailler sur les sculptures de Gérôme. Je vous propose le commentaire d’une œuvre présentée actuellement dans l’exposition et conservée au musée d’Orsay, Tanagra, que j’avais rédigé à cette occasion.

Jean-Léon Gérôme, Tanagra, 1890, Musée d'Orsay. Photographie ancienne.

C’est la « recette » à l’encaustique, appelée « ganôsis » dans la Grèce ancienne, que Gérôme utilise pour peindre ses sculptures. Cette technique consiste à appliquer sur le marbre une fois poli une couche de cire fondue mêlée de pigments et mélangée à de l’huile pour renforcer le pouvoir de réflexion du marbre tout en le protégeant. Au Salon de 1890, il opère un bouleversement dans sa sculpture, se décidant à la concevoir peinte au naturel, à l’imitation de ce que les sources littéraires et les découvertes archéologiques permettaient d’imaginer de la polychromie antique. En tant que peintre, Gérôme s’est toujours attaché à la reproduction exacte des détails historiques, à tel point que plusieurs critiques lui reprochent d’être un esclave de l’archéologie. Il se tourne tardivement vers la sculpture ; et s’il se décide à  transposer son style naturaliste académique riche en détails en trois dimensions, c’est en grande partie grâce à une découverte archéologique qui fait sensation à l’époque : à partir de 1873 en Béotie, aux alentours du village de Tanagra, on trouve des milliers de figurines en terre cuite peinte. Cet évènement allait conforter la conviction de la polychromie des œuvres de la Grèce antique et donner un nouvel élan aux productions peintes contemporaines en tant que nouvelle source d’inspiration. En 1890, Gérôme présente au Salon sa Tanagra (musée d’Orsay) en marbre peint. C’est une tyché, c’est-à-dire la divinité protectrice et l’allégorie de la cité antique. Une femme assise, nue et hiératique, tient dans sa main une statuette, la Danseuse au cerceau, création de Gérôme inspirée des statuettes de Tanagra. Une pioche repose à ses pieds. Un cartouche sculpté donne le titre de l’œuvre. Celle-ci évoque ainsi non seulement la ville antique, mais aussi sa production de statuettes et enfin sa redécouverte par les fouilles au XIXe siècle. Par ailleurs, si la nudité allégorique et la statuette sont effectivement des emprunts à l’Antiquité, le canon du corps de la jeune femme et sa coiffure évoquent plutôt la mode parisienne contemporaine. En effet, le succès énorme des statuettes de Tanagra repose en partie sur leur assimilation aux parisiennes, par leur élégance, leurs gestes gracieux, et leurs éternels accessoires de toilette (chapeau, rubans, fleurs…). Avec cette double évocation de l’Antiquité et du monde contemporain, Gérôme réactualise la polychromie antique, affirmant qu’elle peut toujours être d’actualité. Si l’œuvre a largement perdue ses couleurs suite à un nettoyage dans les années 1950, elle comportait à l’origine une polychromie « au naturel ». On sait par ailleurs que Gérôme commandait un marbre spécial, provenant des Monts Apennins en Italie, connu pour ses capacités à préserver les pigments.

Jean-Léon Gérôme, Sculpturae vitam insufflat pictura, 1893, The Art Gallery of Ontario Toronto

En 1893, sa peinture Sculpturae vitam insufflat pictura (« la peinture insuffle la vie à la sculpture ») reconstituant un atelier de coroplaste antique, a valeur de manifeste : on y voit une jeune femme en train de peindre de couleurs vives une dizaine de figurines de Tanagra, tandis que dans le fond, une vendeuse tient un stand de statuettes.  Gérôme fait ici revivre cette production antique, mais il en profite également pour introduire de citations de ses propres œuvres : la Danseuse au cerceau, les masques de la Joueuse de boules, mais aussi sa Tanagra dont la représentation nous permet d’imaginer ce à quoi elle devait ressembler encore colorée. Par cette œuvre, en plus d’afficher clairement ses convictions dans le titre, Gérôme affirme l’inspiration antique de ses sculptures peintes.

Jean-Léon Gérôme, le travail du marbre, 1890, Dahesh Museum of Art.

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8 commentaires pour Gérôme et la sculpture

  1. Pazuzu dit :

    Excellent article, très intéressant!
    Comme je le disais, j’ai été un peu déçue par l’exposition Gérôme, en ce que les gens qui m’en avaient parlé l’avaient trouvée merveilleuse et semblaient avoir eu un vrai coup de foudre pour les œuvres; personnellement elles ne m’ont pas vraiment « touchée » et je suis donc restée sur ma faim. Je garde quand même en mémoire les sculptures équestres (Tamerlan, Jules César franchissant le Rubicon) qui m’ont quand même plu.
    J’ai retenu la leçon: je ne demanderai plus l’avis de personne AVANT d’avoir vu une exposition, de peur de trop en attendre!

  2. Clara L. dit :

    J’ai aussi beaucoup aimé le Tamerlan ! Il fait partie d’une série de grands hommes à cheval qui a occupée Gérôme à partir des années 1890. J’aurais bien aimé voir les autres à l’exposition. Pour ce qui est de la déception, cela m’est aussi arrivée à plusieurs reprises donc je comprends tout à fait… Mais personnellement, même si j’avais de grandes attentes, je suis plutôt contente de l’exposition. Peut-être parce que j’étais déjà conquise par Gérôme ! La section sur les sculptures est d’ailleurs probablement celle que j’ai préférée.

  3. Joh dit :

    Tu ne voulais pas faire d’histoire de l’art sur ton blog et cet article prouve que cela aurait été bien dommage!
    Ton article est très intéressant et me donne encore plus envie de lire le catalogue de l’exposition.
    Point de vue forme, je préfère le style rédactionnel que tu emploies ici à celui que tu emploies habituellement dans tes post. (simple avis perso, que j’émets car je sais que tu cherches conseils sur le fond comme sur la forme).

    Dans la foulée de Gérôme suclpteur, nous écrirais tu un article sur Cordier?

    Pour en revenir à l’expo elle même, j’ai adorée la partie sculpture mais je suis toujours aussi déçue par la pauvreté de la partie gravure… Si j’ai le temps je noterai cette semaine l’expo Gérome et l’expo De Nittis sur exponaute.

  4. Clara L. dit :

    Ah tiens, c’est amusant, je n’avais pas du tout remarqué que j’employais des styles différents. En fait, tu préfères le côté « scolaire » du commentaire d’oeuvre ?

  5. Marina dit :

    Quels avaient été les arguments du refus de classement du plâtre de Corinthe alors?

    • Clara L. dit :

      Bonne question, j’ai cherché la réponse mais je ne l’ai pas trouvée. J’ai eu l’information dans le catalogue. L’œuvre a été acquise en 2008 par préemption dans une vente Sotheby’s. Tu as peut-être un élément de réponse ici. Si la question t’intéresse, tu as également un article vraiment intéressant par Emmanuelle Héran dans le Quarante-huit/Quatorze (la revue du musée d’Orsay) n°18 (2004, p. 62-71), « L’Evolution du regard sur la sculpture polychrome ». Dans le même numéro se trouve un dossier complet sur la Corinthe. Après avoir fouillé dans mes tiroirs je les ai retrouvés, je peux te les prêter si tu veux !

  6. Marina dit :

    Merci pour l’article en tout cas, c’est très interessant. Pour l’article d’Héran je suis aussi pour y jeter un oeil un de ces quatre… merci!
    (sérieux c’est 48/14 le titre de la revue d’Orsay? c’est pas un peu moisi nan?^^’)

  7. Joh dit :

    Je ne sais pas si vous avez lu le très intéressant article de télérama du 17 novembre 2010 intitulé le retour de l’art pompier. J’ai noté quelques phrases :

    Dominique de Font Réaulx: « Les clichés sont moins forts, on n’aborde plus ce type de peinture avec les mêmes idées reçues qu’il y a 20 ou 30 ans. il y a une réelle curiosité du public à considérer la production artistique d’une époque dans sa globalité »

    Commissariat de l’expo Cabanel à Montpellier: « Il s’agit surtout de comprendre un moment de transition fondamental dans l’histoire de l’art, fait de rupture et d’avancées, et où se situent tous les enjeux de la modernité. »

    Enfin, la journaliste, Sophie Cachon, fait un parallèle qui invite à la réflexion « Tout comme les peintres pompiers tenaient beaucoup à la facture parfaite de leur toile (…) nous sommes aujoud’hui attachés à celle de nos écrans plats. Même grand format, même rendu parfait, même couleurs « qui ne bavent pas ». Tout comme ces artistes académiques ont su utiliser avant l’heure les techniques du marketing moderne – reproduction et diffusion de leur oeuvre à grande échelle, accointance avec la presse et la critique, fréquentation des peoples et soutien de l’institution – les notres, d’Andy Warhol à Jeff Koons, ont su faire prospérer les mêmes recettes. Jean Léon Gérôme et jeff Koons ont d’ailleurs en commun de compter parmi les artistes les plus chers de leur temps »

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